Base ou heures creuses : le calcul que presque personne ne fait
Le conseil que tout le monde répète sans l'avoir vérifié
Il y a une phrase qu'on entend dans toutes les discussions de fin de repas sur l'électricité : « tu as un ballon d'eau chaude ? Prends les heures creuses ». Elle circule sur les forums, dans les groupes de voisins, parfois même dans la bouche du conseiller au téléphone. Et elle est fausse à peu près une fois sur deux.
Pas parce que les heures creuses seraient une arnaque. Simplement parce que la rentabilité de l'option Heures Pleines / Heures Creuses ne se joue pas sur un équipement, mais sur un ratio : la part de votre consommation annuelle qui tombe réellement dans les plages creuses. En dessous d'un certain seuil, vous payez plus cher qu'en option Base. Au-dessus, vous économisez. Et ce seuil, contrairement à ce qu'on lit partout, n'est pas une constante universelle : il se calcule, avec vos tarifs à vous.
Ce qui suit n'est pas un avis. C'est une méthode, avec la formule, les chiffres de juillet 2026, et les trois façons de trancher selon les données dont vous disposez.
Ce que vous achetez vraiment en cochant « heures creuses »
Une facture d'électricité, c'est deux choses : un abonnement, payé quoi qu'il arrive, et un prix au kWh, payé à l'usage. L'option Base propose un prix unique. L'option HP/HC en propose deux : un tarif réduit pendant 8 heures par jour, un tarif majoré le reste du temps.
C'est ce mot, majoré, qu'on oublie systématiquement. Passer en heures creuses, ce n'est pas obtenir une remise sur une partie de sa consommation. C'est accepter une pénalité sur les deux tiers de sa consommation en échange d'une remise sur le tiers restant. Regardez les tarifs réglementés d'EDF en juillet 2026, pour un compteur 6 kVA :
- Option Base : environ 0,1940 €/kWh, abonnement autour de 187,80 €/an.
- Option HP/HC : environ 0,2065 €/kWh en heures pleines et 0,1579 €/kWh en heures creuses, pour un abonnement du même ordre.
Faites le rapport. La remise en heures creuses est de 18,6 % par rapport au tarif Base. La surtaxe en heures pleines est de 6,4 %. Le rapport entre les deux, environ un pour trois, donne déjà l'intuition du seuil : il faut placer à peu près un kWh sur quatre en heures creuses rien que pour compenser ce que les heures pleines vous coûtent en plus. Tout ce qui vient après est du gain.
Cinq idées reçues qui coûtent de l'argent
Avant de calculer quoi que ce soit, il faut nettoyer le terrain. La plupart des mauvais choix viennent de croyances qui étaient vraies il y a vingt ans, ou qui n'ont jamais été vraies.
- « Les heures creuses, c'est la nuit. » Plus vraiment. Depuis novembre 2025, Enedis redistribue les plages pour coller à la production solaire : au moins 5 heures la nuit entre 23h et 7h, et jusqu'à 3 heures l'après-midi entre 11h et 17h. Vos plages sont fixées par Enedis selon votre point de livraison, pas par votre fournisseur — deux rues de la même ville peuvent avoir des créneaux différents.
- « Le seuil, c'est 30 %. » Ce chiffre est un folklore. Il vient d'une grille tarifaire d'une année donnée. Quand l'écart HP/HC se creuse, le seuil descend ; quand l'abonnement HP/HC devient plus cher que celui en Base, il remonte. Le recopier sans le recalculer, c'est utiliser la météo de l'an dernier.
- « J'ai un ballon d'eau chaude, donc c'est rentable. » Un chauffe-eau électrique familial consomme entre 1 500 et 2 000 kWh par an. Dans un logement à 8 000 kWh, cela représente environ 20 % de la consommation. À lui seul, il ne fait pas passer le seuil. Il faut ajouter le lave-linge, le lave-vaisselle, le sèche-linge, la recharge du véhicule.
- « L'abonnement est le même dans les deux options. » Parfois oui, souvent non, et cela dépend du fournisseur et de la puissance souscrite. Quelques euros d'écart annuel déplacent le seuil de plusieurs points. C'est une variable du calcul, pas un détail.
- « Mon contrat est en HP/HC, donc c'est que ça m'arrange. » Non. Dans l'immense majorité des cas, l'option a été héritée du logement, de l'occupant précédent, ou d'un ancien chauffage électrique qui n'existe plus, ou encore d'une simple idée reçue. Personne ne l'a jamais revérifiée depuis.
Le seuil de bascule : la seule question qui compte
Posons-le proprement. Soit C votre consommation annuelle totale en kWh, r la part de cette consommation réalisée en heures creuses, et les cinq tarifs de vos contrats. Les deux factures annuelles s'écrivent :
- Base :
A_base + C × P_base - HP/HC :
A_hphc + C × [ (1 − r) × P_hp + r × P_hc ]
On cherche le r qui rend les deux égales. Un peu d'algèbre, et le seuil tombe :
r_seuil = [ (P_hp − P_base) + (A_hphc − A_base) / C ] / (P_hp − P_hc)
Avec les tarifs réglementés de juillet 2026 et des abonnements identiques, cela donne 25,7 %. Si l'option HP/HC vous coûte 10 € de plus par an en abonnement et que vous consommez 5 000 kWh, le seuil grimpe à 29,8 %. Même écart tarifaire, quatre points de seuil en plus : voilà pourquoi la règle des « 30 % » n'est ni fausse ni juste, elle est simplement non calculée.
Cette formule est exactement ce que fait le premier volet du simulateur heures creuses : vous saisissez les tarifs de votre offre — pas ceux d'un article de blog — et il vous rend le ratio à atteindre. C'est le seul chiffre qu'il faut retenir avant de regarder ses propres habitudes.
/**
* Ratio d'heures creuses à atteindre pour que l'option HP/HC
* devienne plus avantageuse que l'option Base.
*
* Retourne une valeur entre 0 et 1, ou null si l'option HP/HC
* ne peut jamais être rentable avec ces tarifs.
*/
function seuilHeuresCreuses({
abonnementBase, // €/an
abonnementHpHc, // €/an
prixBase, // €/kWh
prixHp, // €/kWh
prixHc, // €/kWh
consoAnnuelle, // kWh/an
}) {
const ecartHpHc = prixHp - prixHc;
if (ecartHpHc <= 0 || consoAnnuelle <= 0) {
return null;
}
const penaliteHeuresPleines = prixHp - prixBase;
const surcoutAbonnement = (abonnementHpHc - abonnementBase) / consoAnnuelle;
const ratio = (penaliteHeuresPleines + surcoutAbonnement) / ecartHpHc;
// Au-dessus de 100 %, aucun report de consommation ne suffit.
return ratio > 1 ? null : Math.max(0, ratio);
}
// Tarifs réglementés, 6 kVA, juillet 2026
const seuil = seuilHeuresCreuses({
abonnementBase: 187.80,
abonnementHpHc: 187.80,
prixBase: 0.1940,
prixHp: 0.2065,
prixHc: 0.1579,
consoAnnuelle: 5000,
});
console.log(`Seuil : ${(seuil * 100).toFixed(1)} %`); // Seuil : 25.7 %
Le piège de la moyenne : ratio théorique contre ratio réel
Connaître son seuil ne sert à rien si on estime son ratio réel au doigt mouillé. Et là, tout le monde se surestime. On se souvient d'avoir programmé le lave-vaisselle, on oublie les 300 jours où on l'a lancé après le dîner. On compte le chauffe-eau, on oublie qu'il se remet en chauffe l'après-midi après la douche des enfants.
Prenons un foyer réaliste : 4 500 kWh par an, un ballon d'eau chaude sur horloge, un lave-linge lancé la nuit une fois sur deux. Ratio réel : 20 %.
- En Base : 187,80 + 4 500 × 0,1940 = 1 060,80 €
- En HP/HC : 187,80 + 3 600 × 0,2065 + 900 × 0,1579 = 1 073,30 €
Ce foyer perd 12,50 € par an en étant convaincu de faire des économies. Ce n'est pas dramatique, et c'est justement le problème : l'erreur est trop petite pour se voir sur une facture, et assez constante pour durer dix ans. Montez le même foyer à 30 % d'heures creuses et il gagne 9 € par an — un gain tout aussi invisible. Le verdict n'est pas « HP/HC c'est bien » ou « c'est mal », il est que près du seuil, l'enjeu est nul. L'option ne devient intéressante que lorsqu'on s'en éloigne franchement.
Et on peut s'en éloigner beaucoup. Un foyer avec pompe à chaleur et véhicule électrique rechargé la nuit atteint sans effort 12 000 kWh à 55 % d'heures creuses : 2 345 € contre 2 516 € en Base, soit 171 € par an. C'est le même arbitrage tarifaire, avec dix fois plus d'écart.
Trois situations, trois calculs différents
Là où la plupart des comparateurs se trompent, c'est en proposant un seul formulaire pour trois questions qui n'ont rien à voir. Selon les données que vous avez sous la main, le raisonnement n'est pas le même.
- Vous n'avez encore rien signé, ou vous vous demandez si ça vaudrait le coup. Vous ne connaissez pas votre répartition future. La seule chose à calculer est le seuil : quel effort dois-je fournir pour que ce soit rentable ? Ensuite, vous regardez honnêtement vos usages décalables et vous jugez si l'effort est atteignable. C'est un calcul de faisabilité.
- Vous êtes déjà en HP/HC et vous avez vos factures. Vous connaissez vos deux index, HP et HC. Il n'y a plus rien à estimer : on refait la facture dans les deux options et on compare le total réel. C'est un calcul de vérification, et c'est celui que personne ne fait, alors que toutes les données sont sur la facture.
- Vous avez la courbe de charge de votre Linky. Là, on change de catégorie. Avec la consommation heure par heure sur plusieurs mois, on peut recomposer la facture pour n'importe quel jeu de plages horaires et n'importe quelle grille tarifaire, sans supposer quoi que ce soit. C'est un calcul de simulation, le seul qui donne une réponse indiscutable.
Le simulateur est construit exactement sur cette séparation : un volet par question. Le troisième est le plus intéressant, parce qu'il répond aussi à une question que les deux autres ne peuvent pas traiter — si mes plages horaires changent, est-ce que mon choix tient toujours ?
Qui gagne, qui perd
En croisant des profils réels avec les tarifs de juillet 2026, un motif se dégage assez nettement. Ce n'est pas la taille de la facture qui décide, c'est la part pilotable de la consommation.
| Profil | Ratio HC typique | Option la plus rentable |
|---|---|---|
| Studio, chauffage collectif, pas d'électroménager programmable | 10–15 % | Base, sans hésiter |
| Appartement familial, ballon d'eau chaude sur horloge | 20–28 % | Base ou équivalent, l'écart est négligeable |
| Maison tout électrique, ballon + lave-linge + lave-vaisselle programmés | 30–40 % | HP/HC, gain réel mais modeste |
| Véhicule électrique rechargé la nuit | 45–60 % | HP/HC, largement |
| Pompe à chaleur pilotée + VE + batterie ou solaire | 55–70 % | HP/HC, et il faut regarder Tempo aussi |
Une chose saute aux yeux : la ligne qui fait vraiment basculer le calcul, c'est le véhicule électrique. Une recharge, c'est 2 000 à 3 000 kWh par an entièrement déplaçables d'un simple réglage. Aucun autre usage domestique n'offre ce levier. Si vous en avez un, la question ne se pose presque plus ; si vous envisagez d'en acheter un, refaites le calcul avant de changer d'option, pas après.
La réforme des plages horaires rebat les cartes
Un dernier paramètre, et il est récent. Depuis le 1er novembre 2025, Enedis déplace progressivement les heures creuses vers l'après-midi pour mieux absorber la production solaire. Une première vague a concerné 1,7 million de foyers ; une seconde, prévue à partir de fin 2026, en touchera 9,3 millions, avec en plus des plages différentes entre l'été et l'hiver.
Concrètement, un foyer qui avait des heures creuses de 7h à 11h peut se retrouver avec un créneau de 12h à 15h. Rien ne change sur les tarifs. Tout change sur le ratio.
Ce n'est pas l'équipement qui rend les heures creuses rentables, c'est l'horloge. Et l'horloge vient de bouger.
Pour qui travaille à domicile ou possède des panneaux solaires, la nouvelle plage d'après-midi est une aubaine. Pour un foyer absent toute la journée, dont les seuls usages décalables étaient programmés au petit matin, c'est une perte sèche de ratio — sans aucun courrier annonçant que le contrat est devenu défavorable. Si vous avez reçu une notification de changement de plages, votre choix d'option a besoin d'être revérifié. C'est précisément le cas d'usage du troisième volet du simulateur : reprendre votre courbe de charge, la confronter aux nouvelles plages, et voir si le verdict s'inverse.
Alors, Base ou heures creuses ?
La réponse honnête : ni l'une ni l'autre par défaut. Ce que j'espère avoir montré, c'est que la question elle-même est mal posée tant qu'on n'a pas deux chiffres — votre seuil, calculé sur vos tarifs, et votre ratio réel, mesuré et non estimé. Une fois qu'on les a, la décision prend dix secondes et ne se rediscute plus jusqu'au prochain changement de grille tarifaire.
Deux réflexes valent le détour si vous ne devez en retenir que deux :
- Si votre ratio est entre 20 et 30 %, arrêtez de vous poser la question : quelle que soit l'option, l'écart annuel se compte en dizaines d'euros. Votre énergie sera mieux investie ailleurs, à commencer par comparer les fournisseurs, où les écarts se comptent en centaines.
- Si vous avez ou prévoyez un véhicule électrique, faites le calcul aujourd'hui. C'est le seul usage qui déplace le curseur au point de rendre la question évidente — et souvent le point de départ d'une réflexion sur Tempo.
Ce qui me frappe dans ce sujet, c'est qu'il n'est pas complexe. Cinq nombres, une division, une réponse. Ce n'est pas la difficulté du calcul qui explique que des millions de foyers ne l'aient jamais fait, c'est que personne ne leur a jamais dit qu'il y avait un calcul. Maintenant vous le savez.